Lettre ouverte à François Hollande sur la laïcité, par Henri Pena Ruiz

Tri­bune parue dans le Monde du 23 février.

Je m’étais réjoui d’entendre Fran­çois Hol­lande affi­cher sa volon­té de confor­ter la laï­ci­té. Je suis aujourd’hui conster­né de la tour­nure prise par une telle pro­messe. Pour la laï­ci­té cela vire au cau­che­mar. D’une part seul le pre­mier article de la loi de 1905 est men­tion­né lit­té­ra­le­ment dans le pro­jet de consti­tu­tion­na­li­sa­tion. D’autre part le concor­dat encore en vigueur en Alsace-Moselle, liste de pri­vi­lèges publics de trois reli­gions octroyés par Napo­léon en 1801 et en 1807, est pro­mu au rang consti­tu­tion­nel.

Bref, l’égalité pré­vue par l’article deux est cen­su­rée, et les pri­vi­lèges concor­da­taires sont ren­for­cés dans la hié­rar­chie des normes ! Si les choses demeurent en l’état non seule­ment le pro­gramme du Par­ti socia­liste (PS) ne ren­force pas la laï­ci­té mais il l’affaiblit… Pen­dant cinq années de pou­voir sar­ko­zien, la laï­ci­té a reçu des coups très durs. Main­te­nant, alors que l’espoir renais­sait de la pro­mou­voir, voi­ci venir un nou­veau coup, inat­ten­du, poli­ti­que­ment para­doxal ! Ce serait une étrange façon de faire de la poli­tique que de ras­su­rer les par­ti­sans du main­tien de pri­vi­lèges en déses­pé­rant les par­ti­sans de l’égalité répu­bli­caine, croyants et athées réunis. Dia­lo­guons mal­gré tout sans polé­mique sur les deux points en jeu.

Le pre­mier point concerne les deux articles indis­so­ciables du titre pre­mier de la loi de 1905. C’est une faute de ne pas mettre sur le même plan l’article deux et l’article pre­mier. Pour­tant, les énon­cés sont simples, nets, purs comme du cris­tal. Jau­rès s’en est expli­qué. Lisons. Le pre­mier article dit haut et fort “Liber­té !”: “La Répu­blique assure la liber­té de conscience et garan­tit le libre exer­cice des cultes.” Le second article dit haut et fort “Ega­li­té !” : “La Répu­blique ne recon­naît, ne sala­rie, ni ne sub­ven­tionne aucun culte.” L’Etat por­teur du bien public — res publi­ca — n’a pas à pri­vi­lé­gier les croyants, pas plus d’ailleurs que les athées. Ni sta­tut de droit public, ni finan­ce­ments d’aucune sorte, pour une croyance qui n’engage qu’une par­tie des citoyens. La san­té, l’instruction, la culture, elles, sont le bien de tous, et méritent tous les égards. Pour Jau­rès, la chose était claire : sup­pri­mer le bud­get des cultes, ce n’est nul­le­ment nuire aux croyants, car le trans­fert de l’argent public à ce qui est uni­ver­sel, com­mun à tous, pro­fite autant aux croyants qu’aux athées. Bref, il faut abso­lu­ment consti­tu­tion­na­li­ser lit­té­ra­le­ment les deux articles de la loi de 1905, réunis sous le titre “Prin­cipes”. Il serait étrange qu’un par­ti dit socia­liste laisse tom­ber l’égalité de celui qui croit au ciel et de celui qui n’y croit pas…

Le deuxième point concerne le droit local d’Alsace Moselle. Ce droit local com­porte deux com­po­santes com­plè­te­ment dis­tinctes et de généa­lo­gies à la fois his­to­riques et natio­nales sans aucun rap­port. D’un côté le concor­dat napo­léo­nien de 1801 – 1807, loi fran­çaise ; de l’autre le droit social pro­mu par Bis­marck pour endi­guer la radi­ca­li­sa­tion révo­lu­tion­naire, loi alle­mande. Les reli­gieux cris­pés sur leur pri­vi­lèges concor­da­taires pré­tendent qu’ils sont insé­pa­rables des droits sociaux. Ils mentent, et trompent le peuple. On peut sup­pri­mer le concor­dat sans tou­cher aux droits sociaux spé­ci­fiques aux habi­tants de l’Alsace Moselle. S’il faut ras­su­rer les élec­teurs, c’est ain­si qu’on peut le faire dans le res­pect des prin­cipes indis­so­ciables de liber­té et d’égalité. Je com­prends mal l’argument du “res­pect d’une his­toire par­ti­cu­lière”. Nulle tra­di­tion n’est a prio­ri res­pec­table. La notion machiste de chef de famille, l’infériorisation des femmes, des homo­sexuels, des francs-maçons, des huma­nistes athées, ont long­temps fait par­tie des tra­di­tions occi­den­tales. Fal­lait-il les res­pec­ter ?

Fran­çois Hol­lande, il est encore temps de réta­blir les choses. On peut com­prendre que cer­tains reli­gieux cherchent à pré­ser­ver leurs pri­vi­lèges, et vous le fassent savoir. Encore qu’ils montrent ain­si qu’ils pensent davan­tage à la terre qu’au ciel. On ne peut com­prendre que vous ren­for­ciez juri­di­que­ment ces pri­vi­lèges, en les consti­tu­tio­na­li­sant. Vous ne pou­vez ratu­rer ain­si l’égalité répu­bli­caine des athées des croyants et des agnos­tiques. Sur­tout vous qui êtes du même par­ti que Jean Jau­rès. Est-il légi­time que des athées soient tenus de sub­ven­tion­ner, par l’impôt, un culte reli­gieux ? L’argent public ne doit pas ser­vir l’intérêt par­ti­cu­lier mais l’intérêt géné­ral. Au moment où vous mili­tez pour une ges­tion rigou­reuse de la dépense publique, on peut s’étonner de votre posi­tion. Que ferez-vous demain si des libres pen­seurs ou des francs maçons vous demandent de l’argent pour leurs lieux de réunion ? Allez vous consa­crer une approche dis­cri­mi­na­toire qui donne aux croyants un sta­tut de droit public alors que les athées sont confi­nés dans la sphère pri­vée ? De grâce lais­sez à Nico­las Sar­ko­zy le soin de consi­dé­rer que la reli­gion est un ser­vice public, le sup­plé­ment d’âme d’un monde sans âme. Et lais­sez les croyants pra­ti­quer leur reli­gion de façon dés­in­té­res­sée, sans assis­tance de la puis­sance publique. Ce sou­ci d’avantages tem­po­rels n’a rien à voir avec la spi­ri­tua­li­té reli­gieuse, comme vient de l’affirmer l’Observatoire chré­tien de la laï­ci­té.

Fran­çois Hol­lande, met­tez vos pas dans ceux de Jau­rès plu­tôt que dans ceux des fos­soyeurs de la laï­ci­té. Ici comme ailleurs, c’est d’une gauche laïque et sociale décom­plexée qu’a besoin le pays. Je suis sûr que les élec­teurs sont par­fai­te­ment en mesure de com­prendre et d’accepter ce lan­gage, qui est celui du vrai et du juste.

Hen­ri Pena Ruiz est l’auteur de Qu’est-ce que la soli­da­ri­té ? Le cœur qui pense (Edi­tions Abeille et Cas­tor, 2011). Phi­lo­sophe, écri­vain, ancien membre de la Com­mis­sion Sta­si, membre du Par­ti de gauche