Pourquoi nous sommes Alsaciens, laïques et contre le Concordat , par William Gasparini et Josiane Nervi-Gasparini

Tri­bune parue dans le Monde du 17 février

Par William Gas­pa­ri­ni, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, Josiane Ner­vi-Gas­pa­ri­ni, maître de confé­rences en mathé­ma­tiques, Uni­ver­si­té de Stras­bourg…

Dans un article publié dans Le Monde du 10 février 2012 (“Pour­quoi nous sommes Alsa­ciens, laïcs et pour le Concor­dat”), Roland Ries, séna­teur-maire de Stras­bourg, se reven­dique “concor­da­taire” et affirme appar­te­nir, tout comme les prin­ci­paux lea­ders poli­tiques alsa­ciens — du PS à l’UMP, en pas­sant par le Modem et Europe Eco­lo­gie — “à la très grande majo­ri­té des Alsa­ciens et Mosel­lans, d’obédiences reli­gieuses diverses, laïques ou même athées, qui sou­tiennent le régime concor­da­taire”. Aucune enquête sérieuse ne confirme à ce jour de telles affir­ma­tions. Bien au contraire, comme par­tout ailleurs sur le ter­ri­toire fran­çais, les pra­tiques reli­gieuses se sont étio­lées et la fré­quen­ta­tion des cours de reli­gion dans les éta­blis­se­ments sco­laires (spé­ci­fi­ci­té d’Alsace-Moselle) ont consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué.

Comme de nom­breux Alsa­ciens, nous pen­sons qu’il faut en finir avec le Concor­dat d’Alsace-Moselle, régime napo­léo­nien dépas­sé, à l’opposé d’une concep­tion répu­bli­caine et laïque de la France. Contrai­re­ment à une vision com­pas­sion­nelle et erro­née de la “socié­té alsa­cienne”, le Concor­dat n’assure pas le “vivre-ensemble” mais crée les condi­tions d’une sépa­ra­tion com­mu­nau­taire orga­ni­sée entre les reli­gions elles-mêmes (en excluant tout autre culte que les quatre cultes recon­nus) et par ailleurs entre les croyants et les agnos­tiques ou les athées.

Loi de concorde, la loi de 1905 garan­tit au contraire, en sépa­rant les Eglises et l’Etat, la liber­té de conscience et par consé­quent celle de culte. Cette loi de liber­té qui doit s’appliquer par­tout sur le ter­ri­toire fran­çais rap­pelle que la Répu­blique ne recon­naît ni ne sala­rie aucun culte en appli­ca­tion des deux prin­cipes fon­da­men­taux que sont l’égalité entre les citoyens et l’universalité de la dépense publique.

Le régime concor­da­taire est en contra­dic­tion fla­grante avec ces deux prin­cipes. D’une part, seuls quatre cultes (catho­lique, pro­tes­tants réfor­mé et luthé­rien, israé­lite) sont recon­nus. D’autre part, le Concor­dat a un coût très éle­vé pour le bud­get de l’Etat : plus de 50 mil­lions d’euros ont été dépen­sés en 2011 pour rému­né­rer les 1 400 ministres des cultes alors même que, depuis 2007, le gou­ver­ne­ment a sup­pri­mé 65 000 postes dans l’Education natio­nale. Pour le seul Bas-Rhin, plus de 400 postes d’enseignants seront sup­pri­més à la ren­trée 2012. L’argent public doit finan­cer les ser­vices publics qui sont notre bien com­mun (école, hôpi­tal, crèches, ser­vices sociaux, etc.) et non les cultes qui relèvent des pra­tiques pri­vées. Il est para­doxal que ceux qui défendent le Concor­dat sup­priment dans le même temps des postes dans la fonc­tion publique d’éducation ou de la san­té au nom d’une sup­po­sée ges­tion ration­nelle des fonds publics (sous l’effet de la révi­sion géné­rale des poli­tiques publiques).

Outre le régime concor­da­taire, le sta­tut sco­laire local (lois Fal­loux de 1850) est tou­jours en vigueur dans les éta­blis­se­ments sco­laires, ins­tau­rant l’enseignement reli­gieux obli­ga­toire à l’Ecole et la prise en charge par l’Etat des salaires des “ensei­gnants de reli­gion”, pré­le­vés sur les deniers publics de la tota­li­té des citoyens fran­çais.

Les tenants du régime concor­da­taire brouillent le débat et cultivent l’amalgame entre le Concor­dat et le droit social local pour créer des inquié­tudes infon­dées auprès des Alsa­ciens et Mosel­lans. Héri­té de la période alle­mande, ce droit local en matière de sécu­ri­té sociale est favo­rable aux sala­riés d’Alsace-Moselle qui en assument d’ailleurs la charge finan­cière sup­plé­men­taire.

Nous consi­dé­rons que c’est là un modèle dont nous pour­rions nous ins­pi­rer pour l’étendre aux autres dépar­te­ments sui­vant le prin­cipe d’alignement des droits sociaux par le haut.

Nous, Alsa­ciens venant d’horizons sociaux, cultu­rels, reli­gieux et phi­lo­so­phiques très divers, atta­chés à notre patri­moine cultu­rel héri­té des Lumières et de la Révo­lu­tion de 1789, affir­mons que la laï­ci­té est le socle de tout pro­jet d’émancipation citoyenne. Celle-ci n’est pas la guerre aux reli­gions, bien au contraire elle met fin aux conflits reli­gieux et aux sur­en­chères com­mu­nau­taires. En toute ratio­na­li­té, on ne peut se récla­mer de la loi de 1905 et sou­te­nir simul­ta­né­ment l’exception concor­da­taire.


Autres signa­taires :

  • Jean-Claude Val, pro­fes­seur de sciences éco­no­miques et sociales en CPGE, Stras­bourg
  • Alfred Wahl, pro­fes­seur émé­rite d’histoire, Uni­ver­si­té de Metz
  • Jean-Pierre Dju­kic, cher­cheur en chi­mie, admi­nis­tra­teur de l’Université de Stras­bourg
  • Yan Bugeaud, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, mathé­ma­tiques, Uni­ver­si­té de Stras­bourg
  • Roland Pfef­fer­korn, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, socio­lo­gie, Uni­ver­si­té de Stras­bourg
  • Pierre Hart­mann, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, lit­té­ra­ture, direc­teur de l’Ecole doc­to­rale des huma­ni­tés, Uni­ver­si­té de Stras­bourg
  • William Gas­pa­ri­ni, pro­fes­seur des uni­ver­si­tés, Josiane Ner­vi-Gas­pa­ri­ni, maître de confé­rences en mathé­ma­tiques, Uni­ver­si­té de Stras­bourg